Attention, nos chroniques ont des crocs n°043 !

 

 OUI !

 

Simplement, je voulais commencer une "chronique a des crocs" par une note positive. C'est inédit, je voulais voir ce que cela faisait. Voilà... c'est fait, les fleurs bleues m'envahissent comme la varicelle sur le visage de nos enfants. Bref : et maintenant bordel de glumpf, les choses sérieuses peuvent commencer.

 

 Une seule chose est vraie, la grande recette de la vie : il faut savoir diriger, imposer, asservir, écraser, martyriser pour avancer. Pour ça, l'unique posture à adopter : être le chef ! THE CHIEF... qui avec les formidables aptitudes françaises que nous avons développé face aux accents étrangers donne "ZE CHIFFE" (hem, oubliez, n'essayez pas de l'utiliser en fait...). Et que j'en entende pas un qui râle ! C'est moi qui commande et c'est comme ça ! (figurez-vous que j'ai bien conscience de ne commander qu'une seule chose à cet instant précis : mes doigts qui pianotent...) Mais passons à notre sujet, le chef, et comparons deux chefs : le chef d'entreprise et le chef d'orchestre.

 

 Ce sont les mêmes me direz-vous : les deux dirigent plusieurs éléments dans le but de créer une harmonie destinée à régaler dans un cas les oreilles, dans l'autre, le portefeuille (oui bon, pour les chefs d'orchestre c'est les deux en fait !). Or ça n'est pas ma vision des choses, et je compte bien m'expliquer de ce pas.

 Un chef d'orchestre n'a de vision d'avenir que celle que lui propose son conducteur (c'est le nom de sa partition qui comporte toutes les partitions de tous les musiciens de son orchestre). Partant de là, tout est dit ! Attention, j'en entends déjà s'indigner "mon dieu, il osa s'attaquer aux chefs d'orchestre, sacrilège, mais enfin pourquoi, moi qui sur ses épaules reposait l'avenir de l'humanité, la traversée interstellaire de l'âme vers les couches inconnues du multivers et la sauvegarde du beurre de cacahuète... quelle déception m'emporte, ma vie n'a plus de sens, ô, grand hauteur de nos chroniques pourquoi ? pourquoi ?...) Mais enfin, laissez moi parler bon sang !!! Je ne critiquerai absolument pas le métier de chef d'orchestre, et tout ce qui suivra ne devra en aucun cas être pris dans ce sens. J'avoue un profond respect pour ce métier, c'est sincère. ...

Qui a pensé "pour une fois" tellement fort que je l'entendasse au moment même de l'écriture de la phrase précédente ??? Reprenons...

 Donc, zéro vision d'avenir, parce que le cadre du conducteur est clos tout simplement. Quand le morceau est fini, ben, justement, c'est fini. Et l'on se projette dans le morceau suivant, autrement dit : on ouvre une nouvelle partition et on recommence. C'est un vrai travail, respectable à bien des égards, mais question innovation, vision à long terme, esprit d'entreprise... on est mal barré ! Regardons ainsi un chef d'entreprise, quelle qu'elle soit. Il obtient un contrat, l'honore, puis obtient un contrat, l'honore et enfin obtient un contrat et l'honore. Demandez à un chef d'entreprise dans ce cas précis si son entreprise est viable ? Je ne pense pas. Quand on a de visibilité sur l'avenir que la perspective d'honorer le contrat en cours, on est mal de chez mal... Donc résumons par une démonstration mathématique d'un niveau émission télé du samedi et de tout autre jour de la semaine d'ailleurs :

Si "chef d'entreprise" = "chef d'orchestre", alors l'entreprise, elle ira pas loin... parce qu'elle ne verra pas loin...

 

 Alors à quoi comparer un chef d'entreprise ? Réponse facile :

 Depuis bien des années le management s'appuie sur THE BIG VALEUR FORTE OF ZE WORLD, applaudissez l'incontournable, l'écrasante, la magistrale philosophie du SPORT ! Ben ça oui, l'équipe, le surpassement, la compétition, l'effort, le match dans le match... Que du bon modèle ce bon vieux sport. "Bon vieux", et pour cause, voilà bien un domaine dans lequel l'archaïsme hiérarchique n'a pas évolué d'un quart de ton depuis... toujours. Mais ce n'est pas grave, le chef d'entreprise serait l'entraineur, le manager et même le bon copain quand il faut l'être, le grand frère. Et quand vient l'heure de la mêlée, on force tous, on y laisse de la sueur, du sang, des morceaux de nous et on est content de le faire. C'est vrai,... tout comme le sont ceux d'en face. Toujours donc ce bon vieux modèle du "pour exister, coûle l'autre". Je crois qu'aujourd'hui plus que jamais (c'est une super formule, j'en ai acheté quelques-unes alors bon, de temps en temps j'en place une) que notre système change, parce qu'avant tout nous le décidons au quotidien. Le schéma du chef qui dirige en haut de la pyramide est terminé. Pour peu qu'il était bon à une certaine époque, impossible de savoir si autre chose aurait été mieux. Le passé est déjà fixé, il ne s'agit pas de le dénigrer, ce serait stupide, appuyons-nous simplement dessus pour construire la suite. C'est en cela que le chef d'entreprise ne doit plus être aujourd'hui cette tête dirigeante qui utilise ses employés come j'utilise mon clavier. Si cela a marché un temps, je crois que cela ne sera plus le cas à long terme. 

 

 C'est bien joli, mais si le chef d'entreprise n'est pas un chef d'orchestre (parce que sa vision d'avenir ne serait pas assez lointaine et donc pas innovante) et s'il ne peut pas se calquer aux big valeurs fortes of ze world du sport (parce que le surpassement de soi devient épuisement burn-out, la compétition devient affrontement stérile et juvénile,...), alors quoi, qui, comment ? Inspecteur, un indice, une piste ???

 Elémentaire mon cher Barnabé...

Non mais allez-y, dites-le que vous avez pensé "Watson" ! Je vous avais pourtant averti, je suis le chef, je fais ce que je veux.

 Il y a en musique un travailleur de l'ombre, celui dont bien souvent seul le nom apparait. Et pourtant il tisse, il trame, il étoffe, écoute, entend, juge, pèse, soupèse. Il harmonise, crée, équilibre, écrit, fait, refait, défait, mixe, mélange, interpelle, heurte, construit... et son travail contrairement à la partition du chef d'orchestre n'est jamais terminé, jamais abouti. Il ne se permet jamais de dire "j'arrête là, c'est terminé", parce qu'il sait qu'à tout moment un son, un bruit, un évènement, une émotion lui donnera l'envie de corriger, de retoucher. Et c'est cette formidable ouverture qui fait de lui deux choses : un éternel instatisfait et un visionnaire. Parce que tout ce qu'il engage n'est qu'ouverture vers l'avenir. Et quand bien même il fixera la chose sur le papier, dans un coin de son bureau, il aura toujours l'ébauche originelle, celle qui lui permettra des années plus tard parfois de dire "mais si finalement je terminais différemment ce morceau". Alors il reprendra ses outils et changera une énième fois quelques notes, un accord, une nuance... Celui dont je parle, c'est... le COMPOSITEUR. Il ne travaille jamais "à la tête" d'un groupe, il n'est jamais le "chef" puisqu'en musique nous l'avons déjà : le chef d'orchestre, ou dans les musiques actuelles le "leader".  Lui, ce qu'il fait : il construit.

 

 Quand le chef d'orchestre dirige des éléments (c'est à dire ses musiciens, structure hiérarchique verticale donc), le compositeur, lui, dirige en créant les liens entre ses éléments. C'est là la grande différence, la structure hiérarchique n'est plus empirique car nous sommes sur un système horizontal, optimisant les flux d'informations entre les éléments plutôt que ceux allant 'bêtement" de la tête aux éléments. Et c'est pourquoi je m'adresse aux managers qui nous écoutent en ce moment-même (et ils sont tellement nombreux,  je n'en doute pas un instant !). Et si le modèle du "chef", de la gestion d'équipe, s'appuyait sur celui du "compositeur" plutôt que sur celui du chef d'orchestre ou des valeurs sportives. Autrement dit :

 Non pas "utiliser les compétences de chacun dans le but d'être plus fort que celui d'en face... qui fait pareil que vous, au même moment !" MAIS : Créer les liens qui élèvent les compétences de chacun, tout en aboutissant à un résultat harmonieux.

 

 C'est vrai, je caricature peut-être... très peu je pense en réalité, et les milliers de manager qui exactement à ce moment précis lisent ces mots le savent certainement. L'avantage que ces milliers de managers ne soient probablement pas existants, c'est qu'ils ne pourront pas me contredire... raisonnement très démonstratif d'une pratique regrettablement courante de la part de "nos chefs".

 

 Composer, c'est tenter par exemple de comprendre ce qui mettra en valeur tel ou tel musicien. Pour que sa note soit belle, ou du moins ait l'effet souhaité, il faudra articuler différemment le jeu de tous les musiciens qui l'entoure. Pour que ce musicien soit éclairé le temps d'une mesure, ce sont tous les autres qui devront le porter, avec toute l'humilité que cela induit de leur part.

 Composer, c'est comprendre que l'accumulation de choses simples, rigoureusement agencées, fera naître les plus complexes symphonies, les plus beaux standards de jazz.  

 Composer, c'est entrelacer les compétences, les capacités techniques, mais aussi les valeurs, les cultures de chacun. C'est faire cohabiter trois notes pour qu'elle deviennent accord, c'est faire cohabiter trois individualités pour qu'elles deviennent trio.

 Composer, c'est l'éternel moment de création, c'est se laisser une porte ouverte, constamment. Cela donne un certain angle de vision des choses, des rapports, des gens, une envie de toujours aller de l'avant car on sait que cet avenir est libre de tout. C'est probablement aussi ce que l'on appelle "entreprendre"... C'est pourquoi cette chronique n'a pas pour vocation de donner la vérité absolue universelle de la vraie vie de ce que doit ou devrait être un chef d'entreprise. Constatons qu'il y a probablement deux chefs d'entreprise : celui qui s'enterre, et celui qui compose.

 

 Il n'y a donc évidemment pas que la musique qui se compose, on est censé composer nos vies pour les rendre "meilleures". C'est en ça que la musique est si importante, il n'y a qu'elle pour nous l'apprendre...

... et certainement pas un ballon de rugby...